Devrait-on arrêter de fêter Noël avec nos enfants ?
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Fêter Noël avec ses enfants. Qu’y a-t-il de plus normal, innocent et charmant ? Pourtant Noël regorge d’images manipulatrices, d’inversions culturelles et de surprises historiques. Dans ces temps de renouveau, même Noël doit être passé au crible : quelles valeurs voulons nous transmettre à nos enfants ? Le Père Noël et le sapin de Noël dans nos séjours sont-ils vraiment si innocents que ça ? Voici quelques aspects surprenants de la véritable nature de ces festivités ainsi que des propositions de rituels, réellement porteurs de sens.
Ça y est, une année de plus file sous nos yeux. Les jours raccourcissent à un point qu’ils ne semblent à peine contenir assez d’heures ensoleillées pour nous permettre d’y fourrer travail, tâches ménagères et des activités en extérieur pour les enfants. Les éclairages de Noël qui décorent ronds-points, lampadaires et les maisons de quelques individus zélés contrastent bizarrement avec l’obscurité naturelle de cette période de l’année.
Enfoncée dans mon siège, j’observe ce qui se passe sur le parking autour de moi. Sur la banquette arrière, mon fils dort dans son siège auto: c’est mon petit moment de calme.
Juste à côté de moi, un vieil homme délaissé au comportement douteux attire mon attention. J’ai bien l’impression qu’il urine contre sa voiture. « Encore un pauvre être-humain perdu » mais dis-je.
Il se retourne vers moi, nos regards se croisent. Il paraît embarrassé et assez désorienté. Je tourne la tête.
Mon regard tombe alors sur la vitrine du magasin en face de moi, dans lequel mon conjoint et ma fille viennent de disparaître.
Les propriétaires sont visiblement de vrais zélés de Noël. Tout y est. Guirlandes lumineuses qui clignotent de toutes les couleurs, Père Noël en taille réelle — traineau et rennes inclus, et sa petite boîte aux lettres rouge sur laquelle figure l’écriteau “Père Noël, Pôle Nord”.
Je soupire. Cette vitrine me rappelle combien j’ai une aversion contre la fête de Noël.
Je déteste les montagnes de mochetés et les merdes chinoises importées pour l’occasion, les quantités démesurées de LEDs clignotantes, les sapins coupés par millions pour décorer furtivement nos séjours, les cadeaux inutiles et les réunions de famille faux-culs où on s’explose le bide en frôlant la crise de foie.
Ce gros bonhomme venu du ciel
Mais, par-dessus tout, je déteste le Père Noël.
Oui, oui et oui, je le confesse : je déteste “Petit Papa Noël” descendu du ciel “avec des joujoux par milliers”.
Et, maintenant que je suis mère, je le déteste encore plus. Il y a tant de choses à dire sur cette fête qui est presque entièrement aux antipodes de ce que cette période de l’année demande, mais dans tout cela, le père Noël est sans doute le pire des éléments.
“La magie de Noël”, c’est soi-disant lui. Ce gros vieillard en tenue criarde qui défie les lois de la physique. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas le faire voler et le faire vivre dans un environnement si hostile qu’aucune plante y pousse ?
Soyons franches, le père Noël, c’est avant tout un énorme mensonge. Un mensonge coordonné à l’encontre des enfants, alors qu’on leur dit constamment qu’il ne faut pas mentir.
C’est une histoire qu’on leur donne, une histoire avec laquelle on veut les émerveiller, et c’est une histoire qu’on finit toujours par leur prendre.
Parce que le jour où la vérité vient au grand jour finit toujours par arriver : ce gentil vieillard en barbe blanche venu du ciel (qui ressemble à la version festive de certaines représentations de Dieu) n’existe pas. Tout enfant crédule devra tôt ou tard se mettre à l’évidence : mes parents m’ont menti. Et, avec eux, la société entière.
Qu’enseigne-t-on réellement avec ce comportement ? À mon sens, tout d’abord, qu’on peut mentir à celles et ceux qu’on aime à condition que c’est pour la « bonne » cause (alors que ce mensonge n’a aucun réel enjeu). Mais aussi, que ce qu’il y a de magique dans ce monde, c’est un surplus d’objets matériels, un gros bonhomme en traîneau volant et des tonnes de sucreries qui finiront par leur flinguer les dents et malmener leurs organes émonctoires.
Quand ce mythe s’effondre, la soi-disant magie s’effondre avec lui. Il ne reste plus aucune magie pour nous émerveiller. Alors qu’en réalité, la magie de ce monde est toute autre. Tandis que la magie transperce tout ce qui est vivant, elle ne se trouve certainement pas dans des jouets made in China.
J’entends tous ces parents et grands-parents qui protestent contre mes propos en évoquant l’émerveillement dans les yeux des enfants. Mais, est-ce que c’est ce type d’émerveillement qu’on veut ? Un émerveillement évoqué par une fête consumériste et culturellement mutilée ? Pourquoi pensons-nous devoir émerveiller nos enfants avec de la surconsommation, des histoires mensongères et des aliments bien trop sucrés ?
Tu as raison Delphine, diront d’autres, Noël est en réalité une fête chrétienne qui invite à la prière et au partage, non pas à la consommation en outrance. Nous devrions fêter l’arrivée du petit Jésus et non pas l’arrivée d’un gros bonhomme qui s’immisce chez nous par la cheminée ou ,dans nos bungalows modernes, par le garage ou la porte du balcon.
Seulement, et je ne souhaite heurter les sensations de personne ici, ce petit Jésus n’est — s’il est né — certainement pas né le 24 décembre. Noël a toujours été une fête dite païenne autour du solstice d’hiver, le début de l’hiver calendaire et le moment de l’année où le soleil remonte de nouveau dans le ciel, après avoir été à son point le plus bas (et encore, cela est uniquement vrai dans notre hémisphère).
La présence d’illuminations et du sapin, ce “roi de forêts” qui garde sa verdure et sa parure malgré l’hiver, sont en lien avec la réalité saisonnière de cette période.
La naissance de Jésus à Noël d’autre part, n’est historiquement rien d’autre que la tentative d’instaurer une nouvelle croyance, et avec elle, une nouvelle structure de pouvoir en forme de l’Église catholique, en se greffant sur des rites païens existants.
Alors nous qui sommes chargés d’expliquer le monde à nos enfants, demandons-nous : qu’célèbre-t-on vraiment ? Que veut-on célébrer ? Sait-on réellement pourquoi nous transformons la période la plus calme et la plus sombre de l’année en un spectacle des superlatifs où les cartes bancaires chauffent, des millions de colis-cadeaux traversent le pays et certains parcourent des centaines de kilomètres pour se réunir pour bien souvent manger trop et faire le plein d’alcool ?
Notre attention ne pourrait pas être plus détournée de notre silence intérieur, précisément au moment où notre pouvoir personnel est à son apogée. Quelle coïncidence.
Quand on s’arrête un instant, et honore notre besoin de calme et de repos, de nouvelles configurations intérieures durant l’équinoxe deviennent presque palpables. C’est une naissance, oui, mais pas celle d’un enfant divin. Tournons le regard vers l’intérieur au lieu de se perdre dans l’adoration d’images.
Des images manipulées
Ces images ont des facettes multiples. Noël est fait d’images porteuses de sens, tout autant que d’images manipulées. Comme parents, nous devons être vigilants aux images que nous invitons chez nous et transmettons à nos enfants. Nous devons être attentifs, à ne pas mélanger les images avec la réalité.
Il n’y a rien de mal à évoquer des images telles que le père Noël ou le Christ, tant qu’elles restent à leur place: ce sont précisément des images, et non pas des réalités factuelles.
Nous pensons sans doute que la célébration contemporaine de Noël est, malgré le fait que certains traits ont été forcés par intérêt commercial, le résultat d’une évolution organique au fil du temps.
L’historien Stephen Niessenbaum démontre pourtant dans son livre “The battle for Christmas” que la forme actuelle de Noël a été artificiellement instaurée par une élite en Nouvelle Angleterre entre le 17ᵉ et 19ᵉ siècle.
Je ne peux dresser ici un tableau complet des tenants et des aboutissants des festivités qui accompagnent aujourd’hui la fin de l’année calendaire, mais il me tient à cœur d’exposer ses grandes lignes.
La fin d’année a traditionnellement été un moment d’abondance et de célébration car les greniers étaient pleins, les récoltes achevées et le vin mis en bouteille. C’était un moment d’excès et de réjouissances, ce qui a, dans une Nouvelle-Angleterre du 17ᵉ siècle, fortement déplu aux puritains, qui prônaient des valeurs morales à l’opposé de tels excès.
Fin du 17ᵉ siècle, ils avaient même rendu Noël (sans succès) illégal, avançant que c’était une fête contraire à leurs croyances religieuses qui prônent l’austérité. Et aussi, une fête d’origine païenne et non pas le jour de la naissance du Christ.
Mais, ce qui dérangeait particulièrement les élites dirigeantes de l’époque était la tradition de l’inversion culturelle lors des festivités de fin d’année. Ces traditions d’origine européenne avaient traversé l’Atlantique au grand désarroi des puritains.
La tradition voulait que « Noël » soit un moment pour effacer les différences de classes, sans doute pour diminuer les frictions et apaiser les classes inférieures. Aujourd’hui encore, Noël est une tentative d’apaisement des masses, un court moment de repos pour celles et ceux qui travaillent dur et l’occasion de distribuer des primes financières pour arrondir les angles.
Lors de ces festivités donc, les classes inférieures se moquaient des supérieures. Le jeu de l’inversion voulait que les mendiants deviennent des rois, les maîtres des serviteurs — chacun avait l’opportunité de changer de camp. Cet énorme jeu de rôle était accompagné de beuveries et de festins et les classes supérieures devaient répondre aux exigences des classes inférieures qui réclamaient argent, alcool ou aliments en se rendant aux domiciles des classes aisées.
Imaginez-vous ces riches privilégiés face à ce mob en état d’ébriété – il est facile d’imaginer qu’ils s’amusaient bien moins que les autres. Et, effectivement, vint le jour où les classes supérieures refusaient de jouer.
Alors pour satisfaire le besoin de festivités des masses tout en préservant leur vie paisible de fin d’année (et je raccourcis ici considérablement l’histoire), ils inventèrent carrément un nouveau Noël. Inspirés par des traditions existantes, des rites païens et des images établies, ils ont concocté le Noël que nous connaissons aujourd’hui.
Un Noël qui satisfait les coutumes d’excès, permet d’amuser les masses pour camoufler momentanément l’injustice des différences de classes et de s’assurer que les délimitations entre elles ne sont pas transgressées par les rites d’inversion.
Ils inventèrent le père Noël qui s’introduit par la cheminée (un clin d’œil envers les mobs qui s’introduisaient dans les demeures aisées), les parents au service des enfants à travers la remise de cadeaux (un clin d’œil aux jeux d’inversion) et le sapin de Noël décoré (un clin d’œil aux anciennes traditions germaniques).
Que l’on fête donc le Noël chrétien ou le Noël populaire – il y a toujours une idée de consolidation de structures de pouvoir hiérarchiques en arrière-plan.
Comme je le disais plus haut, je ne veux pas pour cela suggérer qu’il faudrait totalement cesser de fêter Noël. Je pense plutôt qu’il est important, avec cette connaissance en tête, de décider consciemment quelle forme cette fête peut prendre dans nos propres foyers, tout en lui conférant une signification bénéfique pour nos enfants. Parce que toutes les images que nous leur proposons ont des significations pour eux, consciemment ou inconsciemment, et ces significations vont toujours au-delà de ce qui est strictement visible.
Des rites nordiques au désastre écologique
Noël n’a sans doute jamais pris autant de place dans les célébrations annuelles que dans notre culture actuelle qui en a fait la fête ultime de la consommation et du désastre écologique. L’histoire officielle indique que la fête avait initialement pour objectif d’honorer le solstice d’hiver.
Dans le passé, le peuple germanique honorait cette période comme une période où le voile entre les mondes, cet espace intermédiaire entre différents plans d’existence, était particulièrement fin et poreux. Des esprits non physiques pouvaient facilement venir et partir, prendre le contrôle sur nous, ou encore nous donner un grand pouvoir quand on savait comment l’obtenir.
Certaines personnes se déplacent entre les mondes pendant leurs rêves. Le monde des fées, des lutins et des gnomes était à portée de main.
On décorait les sapins dans la forêt, comme symbole de la vie éternelle et de l’omniprésence de la lumière qui persiste même en plein hiver et donne à cet arbre sa parure éternellement verte. On n’aurait bien entendu jamais songé à couper un arbre pour le dresser chez soi, ce désastre écologique étant un geste qui manque cruellement de respect envers le divin.
Dans les pays nordiques, on célébrait Yule en milieu d’hiver. Les familles brûlaient d’énormes bûches ou troncs d’arbres pendant douze jours, croyant que les flammes les protégeaient du malheur. Dans les cultures celtiques, il était coutume de brûler une bûche sacrée en rite de bénédictions agricoles. Le frêne, le chêne et parfois le bouleau étaient privilégiés pour leur signification symbolique : ils représentaient la force, le renouveau et la purification.
N’est-il pas parlant de constater que dans un monde aussi inversé que le nôtre, la bûche n’est plus sacrée, mais gourmande et qu’elle est dorénavant glacée au lieu d’être brûlante ?
Désormais, la bûche est un dessert convoité : très bon certes, mais vidé de son essence et signification symbolique.
Ces rites, comme l’indique encore l’histoire officielle, visaient à s’assurer que le soleil allait revenir. C’était soi-disant une invocation de l’astre lumineux, des rites de nature magique.
Mais, voilà que de nouvelles interrogations se présentent à moi. Quelle culture intimement entrelacée avec la nature et ses cycles pourrait s’imaginer que le soleil ne pourrait pas revenir ? S’il y a bien une chose dont nous pouvons être assurés, même dans ces temps troublés, c’est que le soleil revient toujours (et c’est précisément pour cela que certaines forces tentent de l’obscurcir).
Souvenons-nous, les images invoquées ont toujours une signification qui dépasse le visible. Le soleil est le symbole de la vie, du bien, mais également de notre pouvoir. Alors, quelle signification se cache dans cette image-ci ? Devrait-elle semer le doute quant à notre propre pouvoir qui pourrait nous faire défaut un jour ? Ou suggère-t-elle le risque de la victoire du mal ?
Je laisse chacune et chacun développer sa propre pensée quant à cette piste. Mais, au fil de ces explorations, il devient de plus en plus clair que l’inversion, la manipulation et l’instrumentalisation sont des atouts omniprésents de cette fête de Noël.
Donner du sens
Cette fin d’année qui nous invite à passer en revue et projeter en avant est à mon sens aussi un moment propice pour revoir nos manières de célébrer Noël. Le calendrier de Noël, qui consiste à ouvrir une porte entre deux dates arbitraires, est-il réellement un rite qui a du sens pour mes enfants ? Veut-on, oui ou non, proposer des repas plus copieux que d’habitude ? Échanger des cadeaux ? Rendre visite à des membres de famille par obligation et non pas par plaisir ?
Les Allemands maintiennent aujourd’hui encore la tradition des “Rauhnächte”, des “nuits enfumées”.
Il est question des nuits entre le 24 décembre et la Fête de l’Épiphanie le 6 janvier. L’origine des Rauhnächte remonte à la différence entre le calendrier lunaire (environ 354 jours) et le calendrier solaire (365 jours). Pour compenser les 11 jours manquants, les anciennes cultures, notamment celtes et germaniques, ont ajouté 11 jours supplémentaires, soit 12 nuits, devenues des moments de transition spirituelle. C’est un moment hors du temps, particulièrement propice au rêve et à la manifestation. Ces nuits symbolisent les douze mois de l’année à venir et sont souvent associées à des rituels de nettoyage, de fumigation, de journal de rêve, de méditation et d’invocation.
Certaines familles introduisent par exemple le rituel du journal des rêves, ou le rituel des 13 vœux.
Ces rituels peuvent prendre des formes différentes, mais le rituel des 13 vœux est un rituel particulièrement intéressant pour nos enfants en âge d’écrire, de projeter et de refléter. C’est également un rituel qui peut nourrir nos enfants en bas âge qui, à défaut d’y participer activement, peuvent être introduits à notre capacité d’imaginer et de donner vie à de nouvelles images.
Ce rituel consiste généralement à formuler 13 vœux concrets pour l’année à venir. On les écrit sur des bouts de papier et les plie afin que leur contenu ne soit plus lisible.
Ces bouts de papier sont conservés dans un récipient et, lors de chacune des 12 Rauhnächte, un bout de papier est tiré et brûlé sans être lu, afin de le remettre symboliquement à l’univers. L’univers est symboliquement invoqué et chargé de nous amener les opportunités nécessaires pour les réaliser.
Après la douzième nuit sacrée, il reste un souhait dont la réalisation relève de la seule responsabilité de chacun et qui doit activement être poursuivi dans la nouvelle année.
La combustion peut se faire avec ou sans mélange d’encens, et les cendres peuvent être jetées ou dispersées dans la terre.
Ce rite pointe vers notre capacité augmentée d’imaginer et de rêver autour du solstice d’hiver puisque nous sommes particulièrement réceptifs lors de cette période sombre et silencieuse.
Noël et le solstice d’hiver peuvent donc prendre de multiples formes, bien au-delà des festivités consuméristes et vidées de sens. C’est une période qui nous permet de nourrir la spiritualité de nos enfants et de les sensibiliser aux changements d’énergie tout au long de l’année. Il y a, sans aucun doute, tant de bienfaits dans ce silence qui enveloppe la nature tout entière, et nous pouvons y découvrir tant de richesses quand nous résistons à la tentation de combler ce silence avec des traditions furtives et vides de sens.
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